Les souffrances de Jean Moulin


 " [En juin 1940] Pendant sept heures j'ai été mis à la torture physiquement et moralement. Je sais aujourd'hui que je suis allé jusqu'à la limite de la résistance. Je sais aussi que demain, si cela recommence, je finiraI par signer. Le dilemme s'impose de plus en plus : signer ou disparaître… Fuir ?… C'est impossible. J'entends le pas régulier des sentinelles, non seulement dans le couloir, mais aussi devant notre unique fenêtre. Et pourtant, je ne peux pas signer. Je ne peux pas être complice de cette monstrueuse machination qui n'a pu être conçue que par des sadiques en délire. Je ne peux pas sanctionner cet outrage à l'armée française et me déshonorer moi-même. Tout plutôt que cela, tout même la mort. La mort ?… Dès le début de la guerre, comme des milliers de Français, je l'ai acceptée. Depuis, je l'ai vue de près bien des fois… Elle ne me fait pas peur. Il y a quelques jours encore, en me prenant, elle eût fait un vide ici, dans le camp de la résistance. Maintenant j'ai rempli ma mission, ou plutôt, je l'aurai remplie jusqu'au bout quand j'aurai empêché nos ennemis de nous déshonorer. Mon devoir est tout tracé. Les Boches verront qu'un Français aussi est capable de se saborder… Je sais que le seul être humain qui pourrait me demander des comptes, ma mère, qui m'a donné la vie, me pardonnera lorsqu'elle saura que j'ai fait cela pour que des soldats français ne puissent pas être traités de criminels et pour qu'elle n'ait pas, elle, à rougir de son fils. J'ai déjà compris le parti que je pourrai tirer de ces débris de verre qui jonchent le sol. Je pense qu'ils peuvent trancher une gorge à défaut d'un couteau. Quand la résolution est prise, il est simple d'exécuter les gestes nécessaires à l'accomplissement de ce que l'on croit être son devoir. Cinq heures sonnent à une horloge. J'ai perdu beaucoup de sang. Il a coulé, lent et chaud sur ma poitrine, pour aller se figer en gros caillots sur le matelas… Mais la vie n'a pas fui… Pourvu que tout soit fini quand ils reviendront et qu'ils ne retrouvent plus à ma place qu'une chose inerte, qui ne peut signer ! "

Premier combat. Journal posthume de Jean Moulin. Éditions de Minuit.