La bombe d'Hiroshima (6 août 1945) . Récit du pilote de
l' " Enola Gay "


 " Les chronomètres indiquent exactement 9 h 15 quand vient le signal " bombe larguée "… Presque instantanément, je perçois que l'avion s'incline fortement et que sa vitesse augmente. Il vole plus vite, il me semble, qu'il n'a jamais volé, à ma connaissance, si vite qu'on pourrait redouter de le voir se briser en plein ciel… Mes yeux sont clos, et cependant je vois une étrange lueur pourpre, à travers mes paupières, sans doute, bien que ce soit physiquement impossible. Mais je me souviens très bien de ma sensation. J'ouvre les yeux. La lueur pourpre, qui vire maintenant au bleu, illumine complètement l'intérieur de l'avion, si violemment que malgré moi je cligne et referme les paupières, pour les rouvrir bientôt. Il ne s'est écoulé que 50 secondes depuis l'interruption de la tonalité… Peu après, une gifle brutale secoue l'avion, qui s'enfonce, je ne puis dire juste de combien… Une secousse apparemment identique survient presque immédiatement, suivie d'une troisième. Le tout en 90 secondes à peu près. J'arrache mes lunettes et me précipite vers le navigateur. A cet instant, lors de mon premier coup d'œil sur l'extérieur, les yeux encore clignotants de l'intensité de l'aveuglante lueur pourpre qui enveloppait la terre dessous et le ciel dessus, j'ai l'impression, l'impression tragique, d'une effroyable hallucination… Dessous, aussi loin que la vue peut s'étendre, un immense incendie, mais qui n'a pas l'aspect brutal d'un incendie. Il est fait d'une douzaine de couleurs, toutes d'un éclat violent ; il présente plus de teintes différentes qu'il n'en existe à ma connaissance. Au centre, plus éclatante encore que tout le reste, une gigantesque boule de feu rouge qui paraît plus grosse que le soleil. Elle monte droit vers nous et très vite. En même temps, l'énorme sphère s'épanouit, au point de paraître couvrir toute la ville d'Hiroshima… La lueur pourpre vire maintenant au bleu vert, juste ourlée d'un soupçon de jaune. Venant d'en dessous, la boule de feu semble courir après la fumée qui s'élève, montant vers nous à une allure fantastique. Et cependant, l'avion s'éloigne à toute vitesse de ce qui reste d'Hiroshima… "

M. Miller et A. Spitzer, We dropped the A. Bomb (Nous avons largué la bombe atomique). Adaptation Robert de Marolles, Paris, Le Sillage, 1948 (D.R.)